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Pour Eric Albert, psychiatre et fondateur du cabinet Uside : le collectif est indispensable pour prévenir les vulnérabilités psychologiques

Dans De la colère, le philosophe Sénèque écrivait  : « Tous les hommes ne sont pas vulnérables de la même façon ». Voilà qui résume sensiblement l’analyse principale sur le sujet d’Éric Albert, psychiatre et fondateur du cabinet Uside. Spécialiste des mutations culturelles et des comportements, ce cabinet accompagne les entreprises et leurs dirigeants dans toutes les dimensions humaines de la vie au travail.

Aujourd’hui, a-t-on encore le droit d’être vulnérable ?

Je n’aime pas trop le mot « droit » qui renvoie à l’autorisation. Nous avons tous des vulnérabilités, à échelles différentes, qui s’activent selon certaines situations. Nous ne répondons d’ailleurs pas de la même manière à des situations comparables ou identiques. Aujourd’hui, il y a une autorisation collective à parler de ces vulnérabilités. Nous y prêtons donc plus attention, et prenons en considération l’état psychologique au même titre que les accidents du travail.

Pourquoi certains salariés minimisent leurs situations en miroir à celles d’autres salariés ? Est-ce un biais cognitif ?

La vulnérabilité fait écho au besoin de normalité. Pour de nombreux salariés, être vulnérable renvoie à ce besoin ou cette absence de normalité. La question à se poser n’est pas « suis-je normal ? » par rapport aux autres, mais « de quel environnement est née cette vulnérabilité ? ». Et cet environnement diffère entre salariés. Pour certains, cela provient du patrimoine génétique, d’autres du parcours, de l’éducation voire de l’entreprise. C’est le locus interne ou externe, c’est-à-dire : est-ce le résultat de mes actions ou celles des autres ? Les situations ne sont donc pas comparables.

Faut-il séparer vulnérabilités professionnelles et personnelles ?

La question à se poser est : dans quelle mesure l’environnement peut-il accentuer les vulnérabilités ? Ce qui est certain c’est que l’environnement professionnel peut accentuer les vulnérabilités individuelles. Comme je disais, on ne réagit pas de la même manière face à certaines situations. Il faut donc réfléchir en fonction de l’environnement pathogène. Évidemment, il y a d’un côté le professionnel et le personnel. Mais l’environnement professionnel peut impacter les vulnérabilités personnelles, et les accentuer. La pratique du télétravail en période confinement en est un exemple.

Selon l’étude de Malakoff Humanis sur les vulnérabilités, les salariés fragilisés par une maladie grave ou leur handicap peuvent se sentir stigmatisés ? Que peut faire l’entreprise ?

Personne ne souhaite être stigmatisé. Lorsque l’on stigmatise, on accole une étiquette. Et cette dernière peut accentuer le sentiment de vulnérabilité. Nous avons tous des domaines de vulnérabilité. Face à ces vulnérabilités nous réagissons différemment : certains seront combatifs, d’autres non. Il est donc nécessaire de prendre en compte ces salariés de façon individuelle.

« Aujourd’hui, nous assistons avec le contexte de la crise sanitaire a une fragmentation de la société : le jeu collectif s’estompe, le sentiment d’appartenance également, sans oublier l’esprit de communauté. Pour mieux prévenir l’augmentation des vulnérabilités psychologiques des salariés, les entreprises doivent miser sur le collectif et le soutien social.

D’ailleurs, l’entreprise est-elle légitime pour agir sur les vulnérabilités ?

L’entreprise est normalement attentive à gérer les risques psychosociaux. Par le management, elle est également attentive à ses éléments individuels. Aujourd’hui, nous constatons un fossé entre les dirigeants qui pensent prendre en compte les vulnérabilités des salariés, et les salariés qui estiment que l’entreprise les a pris en compte. Je pense que les attentes des salariés sont excessives. Elles rejoignent cette volonté paternaliste que les entreprises ne représentent plus aujourd’hui.

L’important n’est pas forcément la considération verticale, mais de mieux prendre en compte l’horizontale, c’est-à-dire celle des collègues. De facto, la qualité du soutien social est extrêmement importante.

Va-t-on vers une augmentation des vulnérabilités psychologiques ?

C’est impossible à prédire ! Ce qui est certain, c’est que le contexte favorise l’augmentation de ces vulnérabilités. Néanmoins, nous ne pouvons pas savoir s’il y aura une augmentation, ces schémas psychologiques dans l’entreprise étant récents. Vu qu’il n’y avait pas de données avant, difficile d’établir une analyse sur ce que cela peut produire. Toutefois, le risque est que cette fragmentation de la société dont nous sommes témoins accentue les vulnérabilités car, pour reprendre l’idée du soutien social, le jeu collectif s’estompe, le sentiment d’appartenance également, sans oublier l’esprit de communauté. Sans ce soutien social, les vulnérabilités risquent en effet d’augmenter.

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