Eloge de la fragilité
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Eloge de la fragilité

Vécue comme une faiblesse, moquée, combattue, niée, la fragilité au ressenti exacerbé par la crise sanitaire est en passe de devenir une des valeurs fortes du « monde d’après ». Une vertu et non plus un défaut à cultiver par chacun d’entre nous,  mais aussi l’entreprise et la société toute entière.

Ils sont philosophe, biologiste, généticien, écrivaine et musicienne, chef d’entreprise ou encore administrateur de multinationales. Avec, on l’imagine, des ressentis sur le monde qui change aussi différents que peuvent l’être leurs itinéraires personnels et professionnels.

Pourtant, Cynthia Fleury, Gilles Bœuf, Axel Kahn, Bernard Devert ou Bertrand Collomb, ont une même conviction : celle que la fragilité, loin d’être une faiblesse à éradiquer coûte que coûte, représente « un merveilleux trésor » à, d’urgence, reconnaître, protéger et valoriser.

« Terreur de faillir, de s’avouer blessé, fatigué, d’être mis à nu, désigné comme fragile, savoir pourtant que tant qu’il faudra vaincre, il y aura des perdants et des abîmés » écrit la romancière Lola Lafon, évoquant « la petite musique martiale qui rythme notre quotidien ».

Vécue comme une faiblesse inquiétante, la fragilité, suscitant au mieux la compassion au pire la raillerie, a longtemps été associée aux « losers ». Gagner, conquérir, se dépasser, s’en sortir tout seul… telles sont encore les injonctions de nos sociétés érigées sur le culte de la compétition, de la performance et celui du héros invincible. Jusqu’à ce qu’une crise sanitaire révèle notre vulnérabilité individuelle et collective et nous rappelle que la fragilité fait partie intégrante de notre condition humaine.

« Nous sommes les plus vulnérables des animaux. nous avons besoin viscéralement de la fragilité pour nous construire et construire ensemble », affirme ainsi le biologiste gilles bœuf qui présida pendant sept ans le muséum d’histoire naturelle. Une fragilité originelle, plurielle, qui nous est commune : Bernard Collomb, ancien PDG de Lafarge, membre des conseils d’administration de groupes comme Total ou Veolia, disparu en 2019, en était convaincu : « le monde n’est pas composé de fragiles et non-fragiles mais d’individus unanimement fragiles » explique t-il dans Un éloge de la fragilité*.

La fragilité est lien

Ne pas refouler ses fragilités mais les exprimer ne permet pas seulement à l’individu d’être plus fort en prenant conscience de ses limites et de ses ressources. La reconnaissance de la vulnérabilité, preuve que nous avons besoin des autres, est indispensable pour créer une véritable relation et établir ce mieux-vivre ensemble traqué comme le saint graal par nos sociétés fracturées.

« La fragilité fait et est lien » assure l’entrepreneur social Bernard Devert, lauréat en 2016 du prix de l’entrepreneuriat social décerné par le Boston Consulting Group et le généticien Axel Kahn de préciser :

Une société dont on s’efforcerait d’éradiquer la fragilité aboutirait sans doute à l’éradication de celle-ci : ce qui fait la force de cette dernière, c’est sa capacité à prendre conscience qu’il lui revient de venir en aide aux citoyens qui sont un peu plus fragiles.

Créatrice de lien social, la reconnaissance de notre vulnérabilité est aussi au cœur du défi environnemental. Et de la survie de l’espèce humaine ! « la fragilité humaine et la fragilité des autres espèces vivantes composant la biodiversité sont indissociables » explique encore Gilles Bœuf. « Toute espèce vivante trop sûre de sa force, convaincue de son invulnérabilité est éminemment vulnérable. elles s’expose à des risques considérables et est promise à une mort rapide quels que soient ses atouts physiques .Toute espèce vivante dépourvue de peur est condamnée. Nombre de sociétés non humaines l’ont bien compris, nombre d’hommes feraient bien de le comprendre ! » et Patrick Viveret d’aller plus loin : « le déni de fragilité, le philosophe en est convaincu, est au cœur du dérèglement climatique. »

Un atout pour l’entreprise

Reconnaître cet atout émotionnel (sans fragilité, pas de sentiment amoureux !) peut aussi se révéler une arme pour s’adapter à ce monde en mutation. et particulièrement celui du travail. « La fragilité et la vulnérabilité forment un haut lieu d’inventivité, elles stimulent pour mobiliser collectivement mais aussi pour penser, créer, disrupter afin de trouver des solutions », affirme Cynthia Fleury, philosophe pour qui l’objectif est de rendre la vulnérabilité capacitaire.

Dans mon expérience de chef d’entreprise, j’ai toujours été sidéré de constater à quel point l’entreprise était capable de trouver des solutions à des problèmes apparemment insolubles. Or, cette efficacité, elle la doit à sa faculté de repérer, de solliciter, d’utiliser toutes ses ressources humaines, toutes ses intelligences techniques comme émotionnelles. Et dans toutes, il y a bien sûr la part de fragilités, physique ou psychologique, momentanée ou pérenne, que chaque individu porte en lui »

Bertrand Collomb, ancien PDG de Lafarge

Face aux entreprises qui cultivent l’image héroïque de la toute-puissance, de l’invulnérabilité, de la conquête permanente, les entreprises humaines et humanistes qui sont dans la reconnaissance et la prise en compte des fragilités sont loin d’être dépassées. Elles possèdent même un coup d’avance. L’analyse de l’évolution des entreprises le prouve, ce sont celles qui agissent avec intelligence et respect, qui prennent le temps d’utiliser toutes leurs ressources humaines au lieu de tailler à la hâte dans les effectifs, qui progressent le mieux sur le moyen terme. Respecter l’homme et sa fragilité n’est nullement antagonique avec la logique de performance. 

« Un monde d’après » serait-il en train de naître ?

L’univers de l’entreprise semble en effet commencer à faire sien le précepte de Lao Tseu : « Dureté et rigidité sont compagnons de la mort. Fragilité et souplesse sont compagnons de la vie. » Exit la dureté et la rigidité des managers.

Citons encore Bertrand Collomb : « Les business schools ont leur responsabilité. Depuis des années, on a privilégié une image de chef d’entreprise héroïque, résolu voire brutal et toujours sûr de la direction dans laquelle il conduit son entreprise. Les cadres ont adopté cette conduite alors même que la réalité est plus hésitante, apprenante et plus humaine. C’est pourquoi j’insiste sur la nécessité de lutter contre ce modèle héroïque de l’entreprise ou de son patron. »

Fini donc le patron super-héros ! Et avec lui l’exclusivité donnée  aux hard skills (ou savoir-faire appris à l’école) rapidement obsolètes (selon une étude de l’OCDE, la durée de vie des hard skills est passée de trente ans en 1987 à cinq ans en 2019) : voici venu le temps des « fragiles et souples » soft skills ou savoir-être. Voire des mad skills qui plébiscitent la singularité d’un individu.

Nées dans l’armée américaine, revisitées par les start-up de la Silicon Valley, ces compétences sociales, émotionnelles et comportementales, et les fragilités qu’elles induisent, sont en effet de plus en plus privilégiées dans les processus de recrutement et d’évaluation de salariés capables de s’adapter et d’innover.

Vers l’entreprise du care

Portée depuis le début de la crise sanitaire par soignants et aidants prenant soin des plus vulnérables, la notion de care, celle des soins mutuels et collectifs, affleure dans le discours public. Avec une reconnaissance de la fragilité comme donnée de notre condition d’humain, la solidarité et la bienveillance comme valeurs citoyennes.

Pour Cynthia Fleury, « l’éthique du care est promise à un avenir considérable. elle constitue la matrice de base de la société. le monde était à l’origine inhabitable, il n’est devenu habitable que parce qu’au fil du temps, les hommes ont construit des maisons, des écoles, des espaces de vie : ils ont pris soin de ce monde. »

Bâtir une société autour de nos fragilités communes ? L’idée ne relève plus forcément de l’utopie.

Article rédigé par Armelle Oger en partenariat avec la rédaction We Demain

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