Olivier Torrès, fondateur d’Amarok
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« Comme le virus, la nature de l’épuisement des dirigeants mute. » Tribune d’Olivier Torrès, Fondateur d’Amarok

Les chiffres sont éloquents : la dernière étude sur la santé des dirigeants menée par Malakoff Humanis révèle que 48% des dirigeants ont observé une montée de stress et 37% une fatigue accrue en 2020 par rapport à l’année précédente.

Une montée des risques psychosociaux constaté également par l’observatoire Amarok spécialisé dans la santé des dirigeants de PME. Le taux de chefs d’entreprises présentant un état d’épuisement est passé de 17,5% avant crise à 36,77% en février 2021.

A cette augmentation s’ajoute un élément d’ordre plus qualitatif. Comme le virus, la nature de l’épuisement des dirigeants mute. Auparavant, cet épuisement s’expliquait par leur hyperactivité car ce sont des travailleurs qui ne comptent pas leurs heures (55H en moyenne).

Actuellement, et ce résultat est inédit, on voit apparaître deux nouveaux facteurs d’épuisement : le sentiment d’être coincé et, surtout, le sentiment d’impuissance.

On voit émerger ce que j’appelle un syndrome d’empêchement.

Une fois que nous avons dit cela, comment les soutenir ? Quelles pistes pour améliorer leur santé dans un contexte particulièrement instable et incertain ?

Mesurer le négatif tout comme le positif

Trop souvent, la santé du travail est réduite à l’étude et la prévention des facteurs pathogènes (RPS, TMS, …). Il ne faut pas sous-estimer le contexte anxiogène de la crise et des cas de détresse extrêmes existent mais, je pense qu’en ne parlant que des pathologies, on crée une vision biaisée de la santé du travail qui génère plus de stress qu’autre chose. 

Pour vaincre ce biais, je suis convaincu qu’il faut changer notre façon d’aborder la santé au travail. Par exemple, depuis un an, nous voyons un nombre important de numéros verts apparaître pour écouter les patrons en détresse. C’est un bon début mais cela ne suffit pas.

Les dirigeants sont des hommes et des femmes pudiques, des battants et de battantes qui n’ont pas l’habitude de demander de l’aide.

Pour passer de la main tendue à la main saisie, nous avons créé « Amarok e-santé » fondé sur un « stressomètre » et un « satisfactomètre » pour entrepreneurs. Ils permettent d’évaluer leur santé mentale en se basant sur un ensemble d’événements vécus positifs et négatifs. Nous en déduisons des scores de stress et de satisfaction au travail.

Donner la parole aux dirigeants de TPE et PME

Nous nous efforçons avec Amarok de construire un pont entre les sciences de la santé et de l’entreprenariat. Quand j’ai fondé Amarok il y a 12 ans, il y avait très peu de travaux sur la santé physique et mentale des dirigeants des TPE et PME. Avec le Centre des Jeunes Dirigeants et Malakoff Humanis (autrefois Médéric) nous avions à l’époque lancé un projet d’envergure sur ce thème qui a donné naissance à un livre réédité depuis.

L’esprit de ce livre collectif est de montrer que la santé du dirigeant est le premier capital immatériel des TPE et PME.

On sait que plus une entreprise est petite, plus la santé de son dirigeant est importante.

Apple ne s’est par exemple pas écroulée après la mort de Steve Jobs. En revanche, pour une petite entreprise de 20 personnes, la dépression d’un patron peut avoir de très lourdes conséquences.

Produire des études consacrées à la santé des dirigeants et alerter les services publics me semblent capital pour faire bouger les lignes. Après 12 ans de publications, une dizaine de soutenance de thèses, plus de 700 rencontres et conférences, nous voyons enfin les législateurs se préoccuper de cette question.

Réformer la santé du travail

Un projet de loi sur la santé du travail porté par les députées Charlotte Parmentier-Lecocq et Carole Grandjean est actuellement en lecture par le Sénat qui a nommé les sénateurs Artano et Gruny comme rapporteurs. Si la loi est votée, les travailleurs non-salariés vont enfin entrer dans le champ de compétence de la santé du travail. Je pense que ce sera une grande victoire pour tout le monde.

Si on sensibilise les patrons à leur propre santé, on les amène à s’intéresser de plus près à celle de leurs employés.

Le poids économique des TPE et PME est énorme : elles représentent 2 emplois sur 3 en France et 60% du PIB. C’est sur elles que repose une grande partie de la réussite de la reprise économique post-COVID.

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